Marithé
et François Girbaud, respectivement nés en 1942 à Lyon et 1945 à Mazamet
(Marithé Bachellerie est née en 1942 à Lyon d'un
père sportif, champion cycliste
François Girbaud est né en 1945 à Mazamet (Tarn) dans une famille d'ouvriers
textile de la vallée de l'Arnette. Passionné de musique rock
américaine, il fréquente à Paris de nombreuses célébrités qu'il
habille.)
Marithé
et François Girbaud se
rencontrent en 1964 dans la boutique Western House où lui
travaille ; elle est venue proposer un modèle de poncho.
Ils ne se quitteront
plus.
Les deux créateurs, qui se qualifient de « jeaneologues », affichent plus
de trente années de « jeanetic engineering » à leur actif.
En 1965, ils
inventent le procédé stone wash de délavement du jean et n'a, depuis, pas cessé
d'explorer ce vêtement, de lui trouver de nouvelles formes, ouvertures, poches.
La Goulue, le Toulouse-Lautrec, le pépère sont autant de noms donnés aux
modèles que ces chercheurs, intéressés par les matières, les procédés de lavage
et de traitement du denim, ont créés pendant des décennies.
Le look cow-boy
dans les années 60, l'apport du sportswear à la mode dans les années 70, la
couture plus moderne ensuite…: Ils ont eu un rôle très important dans l'évolution de la
mode, en humant l'air du temps dans la rue.
En 1982, l'actrice Jennifer Beals, en portant un de leurs modèles dans le film Flashdance
fait connaître la marque aux Etats-Unis. Cette année-là, sept millions
d'articles estampillés de la marque au carré vert s'arrachent.
En 2005,
ils font scandale avec une affiche publicitaire reprenant le thème d'un tableau
de Léonard de Vinci
représentant la Cène, dernier repas du Christ, mais en
remplaçant celui-ci et les apôtres par des femmes. En France,
l'affiche est interdite d'affichage public par le tribunal
de grande instance de Paris, saisi par Croyances
et libertés, association des évêques de France. L'interdiction
est finalement levée par la Cour de
cassation, le 14 novembre 2006 .
INTERVIEW VINCENT BRAUD / PHOTO JACQUES GAVARD
De leurs prénoms, ils ont fait une signature. Dans un carré
vert, Marithé + François Girbaud. Une aventure de plus
de 40 ans. Leur succès, ils le doivent au jean. Ou plutôt
à ce qu’ils en ont fait.
On va parler d’une époque que les moins
de 20 ans… Tout commence, pour vous, dans les années 60.
Ce
qu’on ne sait plus aujourd’hui, c’est que lorsqu’on débarque à Paris en 1964,
il n’y a pas de jeans. On ouvre une boutique avec des idées d’Amérique. On voit
de grands westerns et je voulais être cow-boy. Donc, c’était évident, je devais
porter un jean.
Cette Amérique-là, c’est une Amérique
fantasmée ?
Je
n’y étais jamais allé. J’étais monté de Mazamet à Paris avec ma guitare en
pensant faire carrière. Et là, je tombe sur deux mecs qui ouvrent la Western
House qui va être la première jeannerie du monde. On amène l’Amérique et on ne
s’en rend pas compte.
Cette arrivée du jean est aussi liée
à l’histoire du rock…
C’est
l’époque du Golf Drouot. Il y a un Jean-Philippe-Smet qui devient Johnny
Hallyday, un Claude Moine qui devient Eddy Mitchell et moi, j’habille ces
gens-là. Mais le jean ne va rencontrer la rue que beaucoup plus tard, dans les
années 80.
Mais avec Marithé vous étiez déjà
passés à autre chose…
On
s’est assez vite rendu compte qu’il fallait passer à autre chose. C’est le
début du prêt-à-porter. Dans les année 70, le Sentier est en train de naître.
Alors avec Marithé, on dessine des trucs mais sans même être conscients de ce
qu’on fait vraiment. Ce sont les Américains qui vont nous dire « on a ce tissu-là depuis un siècle et vous, c’est bizarre ce que vous en
faites… »
Marithé et François Girbaud, ça
démarre là ?
Non.
On ne voulait pas être une maison de mode, ou un truc comme ça. On a créé ça,
une marque communautaire. Puis Marithé a commencé à dévaler les jeans et, très
vite, il y a eu des marques françaises. Le jean, ce n’était plus simplement
l’affaire de Lee, Wrangler et Levis…
Dans les années 80-90, le jean a
beaucoup changé…
Oui,
le jean de cow-boy, c’est terminé. On ne s’en rend pas compte tout de suite en
France, mais nous, on a fait bouger la rue en Amérique. Le jean serre-couilles,
c’est fini. C’est nous qui avons lancé le baggy. Mon but, ça n’a jamais été de
faire un cinq poches américain. C’était de proposer autre chose.
Habiller l’Amérique et Obama en
Girbaud ?
Obama,
je ne sais pas. Mais j’ai vu une photo où il posait devant la Maison Blanche
avec, à ses côtés, deux mecs en Shuttle. Alors Obama, pourquoi pas ?
Ronald Reagan en Girbaud, ça, je l’ai vu.
Comment définir le style Girbaud ? Les valeurs qui sont les vôtres ?
Ça,
ce sont des formules de com. Muriel (ndlr Muriel de Lamarzelle, dircom Marithé
et François
Girbaud) fait ça beaucoup mieux que moi. Moi, je résume ça à la règle des 3 F :
fit, form, function. Pour le reste, je crois qu’avec Marithé, on a été là où il
fallait au moment où il fallait. On a gardé notre curiosité, notre envie du
premier jour.
Avec, en plus une image de luxe…
On
a la durée, on a la culture, on a les icônes… comme une marque de luxe. Mais
les parfums, les bijoux, les bagages et le reste, non merci. Les marques de
luxe rêvent de faire du jean. Nous, on vient de là, de la rue…
Alors qu’est-ce qui vous intéresse
dans ce que vous faites ?
Si
je vous dis que c’est le cul…
L’érotisme, vous voulez dire…
Non.
Je suis le mec qui, depuis 40 ans, regarde l’entrejambe. On a créé des formes,
remonté les fesses, modelé une silhouette. Le fabricant de jeans habituel, lui,
il se contente de deux tubes et ça fait des jambes.
Thomas Dutronc a dit « quand on a passé trente ans, le jean, c’est ridicule »…
Il
fait peut-être comme Jacques. Son père, à l’époque de Johnny et des autres, il
était plutôt costard. Plutôt minet de drugstore que rebelle.
Et, à l’époque, le jean était
rebelle…
Nous,
on a fait des jeans pour faire chier les bourgeois. Pour casser les codes.
Aujourd’hui, c’est devenu un uniforme. Notre génération a totalement merdé. La
preuve, c’est que le jean est toujours là.
Cette génération est aussi rattrapée
par des problèmes qu’elle a créés ?
Il
y a eu une époque où, très honnêtement, on ne savait pas. Dès les années 80,
j’ai dit stop. Du délavage, on est passé au stone washed. On a travaillé sur de
nouvelles molécules. La recherche a fait d’énormes progrès. On a les solutions
pour travailler les matières, avec le laser par exemple, sans renvoyer de la
merde dans la nature. Un T-shirt, c’est 160 gr de coton, 180 gr de produits
chimiques et 2 700 litres d’eau. Tout ça pour ce putain de T-shirt que
vous portez. Vous pensez qu’on peut continuer comme ça ?
Tout est fait, tout de même, pour
que le consommateur… consomme.
J’ai
la chance de marcher dans la rue sans être reconnu. Je suis assez fier de
croiser des gens qui portent du Girbaud qui a déjà quelques années. Ce que nous
faisons, on le fait aussi pour durer… Avoir 80 jeans ou pantalons, dans sa
garde-robe, je trouve ça déprimant.
Mais il vous arrive d’en porter…
Le
jean, j’y suis revenu parce qu’on l’a changé. Mon jean, c’est Le jean. Ce qu’on
appelle du casual fashion. C’est mieux que Girbaud jeans, non ? Vendre Le jean
(en français dans le texte) aux US, je trouve ça drôle. Et avec ce jean, je
porte un pull en cachemire Marithé + François Girbaud…
Le rebelle des années 60 n’est pas
mort…
J’ai
toujours envie de me battre. Faire bouger les choses pour qu’on n’aille pas
dans le mur. La question, c’est de savoir ce qu’il y aura après le jean. Je
sais faire un jean sans couture, travailler les matières… mais pour l’instant,
ça coûte trop cher.
Avec Marithé, vous menez les mêmes
combats ?
Oui.
On n’est pas conformistes. On n’accepte pas. Ce qu’on fait pour les enfants, ce
qu’on essaie de faire pour la paix, on le fait sans tapage…
Le tapage par contre, c’est votre
pub avec La Cène…
Ça,
c’était totalement provoc. Je n’imaginais vraiment pas que l’Église allait
réagir comme ça. Ce qui est con, c’est qu’il faut parfois que quelqu’un crie au
scandale pour se faire entendre. On a travaillé aussi avec Godard pour la pub.
Sur la métamorphose du jean. Et puis, il y avait eu Flashdance et Jennifer Beals…
Dans le couple Girbaud, qui fait
quoi ?
C’est
une question à la con. Ça ne se passe pas comme ça. On est rarement d’accord.
On se frite mais sa force à elle, c’est qu’elle est dans la vibration de la
connerie du monde, pardon, avec ce que les gens attendent. Ça fait plus de 40
ans que ça dure. On se complète. Chacun sait ce que l’autre pense…
Qu’est-ce qui vous fait encore rêver ?
À
la réflexion, mon rêve, je l’ai touché lorsque, dans l’Idaho, j’ai vu monter
dans l’avion un cow-boy avec sa selle sur l’épaule et sur les fesses un jean
Girbaud. Je ne suis jamais devenu cow-boy mais j’ai fini par les habiller.
Le comble du mauvais goût pour
François Girbaud ?
Un
milliardaire russe dans un grand hôtel parisien portant un jean déchiré qu’on
lui a peut-être vendu…
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